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La Capitale, Chap. 10 : À vive allure

La Capitale, Chap. 10 : À vive allure

Angel va bientôt monter dans le train. Impatient et fébrile, comme les autres visiteurs, il va faire face à son destin.

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Résumé des épisodes précédents :

Angel va bientôt monter dans le train. Impatient et fébrile, comme les autres visiteurs, il va faire face à son destin.

Le premier train qu’Angel devait prendre en direction de la Capitale arrivait en gare de C. à huit heures trente du matin. Il espérait atteindre le site à neuf heures moins le quart, juste pour le lever du soleil.

Il était vingt-trois heures trente. Il lui restait moins de six heures avant de se rendre à la gare. Il décida de rentrer chez lui à pied. Il ressentait le besoin de prendre l’air, de réfléchir, de méditer.

Le froid mordant lui rappela qu’il avait oublié ses gants à l’Atractus et il se mit en chemin vers le journal pour les récupérer. Avec un froid pareil, il en aurait besoin pour le voyage.

Autour de lui, les feux de signalisation réglaient le ballet de la circulation. Les véhicules, qui semblaient en pilotage automatique, suivaient un itinéraire précis. Les rues se vidaient progressivement, les piétons retrouvant leurs appartements, comme des marionnettes que l’on range dans leurs boîtes.

Aux fenêtres des immeubles, les lumières s’éteignaient une à une. La ville changeait progressivement, se métamorphosant en un cliché noir et blanc. Dans les ténèbres, on appréhendait difficilement les distances, on distinguait mal les devantures des magasins, on confondait les visages. L’illumination artificielle masquait les étoiles dans le ciel.

Angel aimait marcher dans la nuit, alors que la vie semble figée. C’était comme un défi lancé au temps, comme un pari avec la solitude. Il se retrouvait enfin avec lui-même, pouvait goûter à l’étrangeté de l’existence et combattre ses vieux démons. Il avait peur des mauvais rêves et aurait tant voulu se diriger vers un but connu. Mais la nuit était profonde. Devait-il s’attendre à un brusque réveil ? Il aurait voulu écrire les pages de sa propre vie et non suivre le troupeau des humains qui tâtonnent dans l’obscurité. Il avait d’abord pensé qu’en devenant journaliste, en décrivant lui-même les événements de son époque, il serait un témoin vivant et fidèle, un acteur véritable de l’histoire. Mais il comprenait que ce n’était qu’un leurre. Il obéissait aux mœurs de son temps et même lorsqu’il émettait une « opinion », elle s’inscrivait dans l’ordre préétabli. Comment sortir de cet étau de glace ?

Il se souvint alors d’un cauchemar récent qui lui avait laissé un goût de sang dans la bouche.

Il se souvint alors d’un cauchemar récent qui lui avait laissé un goût de sang dans la bouche :

Il se promenait dans un quartier chic, aux premières heures du jour. À l’entrée d’un immeuble en pierre de taille, il apercevait un ascenseur au bout d’un couloir sombre. Il se sentait littéralement happé vers cet ascenseur datant du début du siècle, et dont le bois avait une odeur de souvenir. Sans hésiter, il ouvrait la grille formée de losanges et se précipitait à l’intérieur. Il appuyait sur le bouton indiquant l’étage le plus élevé.

Mais subitement, la faible loupiote faisant office de luminaire cessa de briller. L’ascenseur tomba dans une chute interminable puis s’écrasa au sol. Angel n’eut pas le temps de réagir.

C’est alors que l’ascenseur s’ouvrit sur une forêt aux arbres centenaires. Angel commença à courir dans tous les sens, dans un champ qui n’avait ni début ni fin. Il n’y avait que le ciel, très bleu et un seul nuage, très blanc. Il se demanda alors s’il était au paradis. Soudain, il aperçut une porte dans le vide et sortit précipitamment, la peur au ventre. Devant lui, la Seine et derrière lui, l’immeuble de l’Atractus.

Alex savait interpréter les rêves. Angel se rendit compte qu’il avait oublié de lui raconter celui de l’explorateur et décida de lui soumettre également, à leur prochaine rencontre, celui de l’ascenseur. Entre temps, il était arrivé Place des Victoires. Après un signe de reconnaissance adressé au gardien, il monta les étages vers son bureau et y pénétra pour y récupérer ses gants. Une fois à son poste, il ne put s’empêcher de rouvrir les dossiers d’archives qu’il avait consultés la veille.

Au même instant, Constant, après une journée épuisante, rentrait du travail. Il pressentait que ses supérieurs hiérarchiques lui réserveraient une mauvaise surprise, et il avait voulu, ce soir-là, avant son départ en vacances, être parfaitement à jour et mettre en sécurité certains documents importants. Plutôt anxieux, il alla se coucher après avoir fermé la porte à double tour.

Ève, quant à elle, attendait encore Clémence mais finit par s’endormir, d’un sommeil agité et léger, attentif au moindre bruit. Elle voulait dire au revoir à sa sœur avant le départ.

À cinq heures et quart, les réveils de May et d’Ève sonnèrent en même temps. En fait, elles n’avaient pas vraiment besoin d’eux. Leurs yeux étaient déjà ouverts depuis un bon moment. Elles se levèrent sans effort, burent un café, s’habillèrent et contemplèrent le ciel. Grise et uniforme, la nuit persistait. La condensation faisait descendre sur les vitres de fines gouttes d’eau qui tombaient comme des larmes.

May réveilla d’abord Aurore, l’embrassa tendrement, lui tendit ses affaires puis aperçut Constant, déjà prêt, assis dans la cuisine, pensif.

–  Tout va bien ? lui demanda May, sentant que son mari était préoccupé.

–  J’ai des petits soucis au travail, mais rien de grave… Je te raconterai.

–  On y va ? interrompit Aurore dans toute sa candeur.

Noirs comme l’exil, les hiéroglyphes apparurent comme les maillons d’une chaîne.

Tous trois prirent le chemin du départ. Constant semblait absorbé par de nombreux soucis, May tentait de donner le change en affichant une humeur particulièrement badine, et Aurore, tout sourire, profitait de chaque instant, tout en observant, à travers les vitres du taxi, la ville qui semblait évanouie. Ils passèrent par le Boulevard des Italiens, la Rue Royale et s’engouffrèrent sur la Place de la Concorde. L’Obélisque de Louxor s’érigeait en faisceau orangé. Aurore fixa quelques secondes son regard sur le ciel. La lune avait disparu et le pyramidion, obscur, était invisible à l’œil. Noirs comme l’exil, les hiéroglyphes gravés dans la pierre lui apparurent comme les maillons d’une chaîne emprisonnant le monument.

Un froid glacial et un vent déchaîné faisait voler les feuilles mortes. Lorsqu’ils pénétrèrent dans la gare, ils croisèrent Ève emmitouflée dans son manteau et qui portait un petit sac à dos. Ils s’assirent dans le même carré de sièges. Ève et Aurore s’échangèrent quelques sourires avant le départ du train.

Dans le wagon d’à côté, Angel était assis en compagnie d’autres passagers, qui apparemment se dirigeaient également vers la Capitale. Il avait en main son carnet Clairefontaine rouge dans lequel il relisait ses notes. Il avait de nouveau passé une nuit blanche.

Je fais comme les bébés, pensa-t-il, j’inverse le jour et la nuit.

Une voix de la SNCF annonça le départ et les passagers, machinalement, se décontractèrent. Certains commencèrent leurs petits déjeuners, d’autres ouvrirent leurs journaux. Celui qui faisait face à Angel sortit un exemplaire de l’Atractus, ce qui procura un certain plaisir, incontrôlable, à notre « envoyé spécial ». Il constata pourtant que sa prose ne figurait pas dans cette édition-là. Il avait été trop occupé par la Capitale ces derniers jours pour écrire quoi que ce soit.

Aurore demanda à Ève son prénom. Le courant était immédiatement passé. La petite fille était fascinée par les lunettes d’Ève, elle qui rêvait d’en porter. May était heureuse que sa fille se soit déjà fait une « amie », soulagée qu’elle ne remarque pas l’air inquiet de son père. Elle lia conversation avec Ève, et reçut la confirmation qu’elle se rendait également dans la Capitale, comme la plupart des passagers du train.

Ève lui raconta qu’elle poursuivait des études à la Sorbonne, lui fit part de sa joie à l’idée de partir quelques jours et sa déception de n’avoir pu emmener sa sœur. Elle lui expliqua qu’elle avait bénéficié d’une chance folle en gagnant son ticket d’entrée lors d’une tombola en faveur de personnes déshéritées. Cette jeune fille plut beaucoup à May. Sa sensibilité, sa franchise et son attitude envers Aurore avaient éveillé en elle un sentiment immédiat de sympathie.

Ève, quant à elle, adorait les enfants et riait aux remarques d’Aurore, qui faisait tout pour trouver grâce à ses yeux. Elle retrouvait un peu d’elle-même dans cette petite fille sérieuse et appliquée, curieuse et intérieure. Sa compagnie l’occupa durant tout le trajet et elle pensa même passer un peu de temps avec elle dans la Capitale, si l’occasion s’en présentait.

Constant n’entendait rien de la conversation. Il lui semblait être à un tournant de son existence. Tout avait été si bien huilé jusqu’à ce jour. Il ne s’était pas vraiment posé de questions sur le sens de la vie, absorbé par sa profession et soucieux de sa réussite sociale. Mais maintenant que le chemin se divisait en plusieurs voies, lui donnant matière à réflexion et lui permettant de se positionner, Constant voyait les choses différemment. Que voulait-il vraiment ? Tout sacrifier à sa carrière ? N’entrevoir l’existence qu’à travers le prisme du confort et de la réalisation personnelle ? Il regarda Aurore. N’aurait-il rien d’autre à lui transmettre qu’une solide culture et une soif d’apprendre qui ne trouverait nulle part de réponses ?

Les minutes filaient comme les paysages à travers les vitres.

Aurore et Angel brûlaient d’impatience.

May et Constant s’observaient en silence, complices et solidaires.

Ève regardait régulièrement sa montre.

Soudain, la voix masculine de la SNCF annonça l’arrivée en gare de C. Tous les passagers se levèrent, comme inspirés par une même force, rassemblant leurs affaires et remettant leurs manteaux. Angel était resté assis, comme sous le choc de cette arrivée subite. Il n’avait rien emporté avec lui et plaça son carnet rouge dans la poche intérieure de son veston. 

29/5/2014

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