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La Capitale, Chap. 9 : Deux cœurs à l’unisson

La Capitale, Chap. 9 : Deux cœurs à l’unisson

C’est le moment du départ. May a l’impression que sa vie doit changer.

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Résumé des épisodes précédents :

C’est le moment du départ. May a l’impression que sa vie doit changer.

Après avoir butiné son repas du soir, Aurore se rendit dans sa chambre puis alluma sa lampe de chevet afin de rédiger un nouveau chapitre de sa « saga ». Elle était décidément en verve ce jour-là. Puis elle s’endormit, le cahier ouvert posé sur la couverture et le stylo à la main.

Pendant ce temps, May préparait le départ. Rapide et organisée, elle avait ouvert deux sacs de voyage sur son lit. Elle remplit le premier de deux pull-overs, d’un châle et de chaussettes chaudes. Puis elle enfourna la trousse de toilette, plusieurs livres, un pantalon d’hiver de son mari ainsi qu’une jupe en laine.

Elle prit ensuite le sac d’Aurore et y plaça son ensemble préféré en rajoutant une veste en laine polaire pour le soir. Elle la revoyait bébé avec ses boucles blondes, bébé d’hiver et bébé d’été, espiègle et charmante sous son bonnet de laine ou son bob en coton. Elle repensait à ses yeux malicieux et à ses petits pieds dodus. Elle était devenue une vraie jeune fille, et du haut de ses dix ans, nourrissait des ambitions dignes d’une adulte. Elle était exigeante envers elle-même comme l’était Constant et savait prendre les mêmes postures que son père : elle fronçait les sourcils dans les moments difficiles et prenait au sérieux les remontrances. May était toujours étonnée de retrouver ces expressions chez une petite fille de cet âge. Elle avait également adopté des formules d’adulte, empruntées à ses parents. Elle disait « c’est très à propos », ou encore « restrictions budgétaires ». Lorsqu’elle lisait à haute voix, elle savait articuler et placer le ton avec art.

C’est quoi la mort ?

Elle nourrissait aussi de véritables préoccupations philosophiques, se demandant ce qu’était la mort et se réjouissant d’avance d’une vie éternelle. Très sociable, elle avait de nombreuses amies et aimait partager avec elles ses joies et ses peines. Quant à ses parents, elle les adorait : ces vacances, en plein hiver, étaient pour elle une véritable aubaine.

Après avoir fermé les sacs, May se dirigea vers la chambre d’Aurore pour l’embrasser. En entrant dans la chambre, elle fut saisie par l’ordre parfait qui y régnait. Aurore était décidemment une enfant modèle… Tout avait été classé, posé en piles sur le bureau. Les livres étaient alignés dans la bibliothèque et les chaussures sur le parquet.

Aurore dormait déjà. En bordant le lit, May découvrit le cahier de sa fille noirci par son écriture d’enfant. La petite fille avait des dons exceptionnels pour l’écriture qui alimentaient l’admiration de ses parents et de sa maîtresse.

May prit le cahier, et à la lueur de la lampe de chevet, elle lut :

« Plus d’ombres sur la terre. Plus de vagues sur la mer. Sigui avait échoué lors de la première épreuve. Sur la table était posé l’antidote. Il devait arracher les chaînes de sa prison et réussir à se contrôler. Un ange dans les nuages, ça n’existe pas. La bulle de charme posée sur la table retenait la poussière de la connaissance. Il la regardait et se demandait s’il allait résister à dévorer les tomates-cerises à côté de la bulle. Ces tomates-cerises l’attiraient car leurs feuilles ressemblaient à des étoiles. Sigui pensa : le monde est à ma disposition. Profitons-en !

Mais en son ″fort″ intérieur (May nota la faute d’orthographe tout en admirant le style) je sais qu’il faut lutter. Les hommes le savent bien. Je veux créer un monde pour le leur montrer ou bien succomber.

Je ne distingue plus le jour de la nuit. Je me regarde dans le miroir mais il ne reflète rien. Je ne sais plus qui je suis. Je ris de tout, et j’ignore pourquoi je ris.

La nuit vient, et comme toutes les nuits je perds espoir. Pourtant, l’espoir peut naître de si peu de choses. D’un pas de danse.

Et Sigui commença à danser. Il se croyait revenu dans la maison des anges. Mais pas le moindre réconfort, les anges ne pardonnent pas à celui qui a fauté.

Tous ceux qui entrent dans cette maison sont pris de vertige.

« Quelque chose a cessé d’exister en moi le jour où je suis né ! », dit-il, très fort, pour que tout le monde entende. Puis Sigui s’arrêta de danser et prit les tomates-cerises sur la table, sans toucher à l’antidote. Et il dévora tout en quelques secondes. Il avait donc échoué dans sa seconde épreuve.

C’est pour ça que j’ai été déchu.

Et pourtant, il savait tout. Il connaissait le but de tout. »

May relut les dernières phrases plusieurs fois. Elle ne savait pas si ce texte l’avait touché parce que c’était sa fille qui l’avait rédigé ou parce qu’Aurore jouissait véritablement d’une maturité hors du commun.

Deux cœurs battent à l’unisson et forment un être vulnérable et invincible à la fois.

Elle l’observa dans son sommeil, si noble, si fine, si calme. Ses traits purs ne laissaient rien transparaître de ses interrogations. Le contraste entre cette chambre d’enfant, remplie de jouets et de livres colorés, et le cahier intime aux préoccupations existentielles, apparut à May dans toute son intensité. Cela lui fit presque mal. Elle eut un moment de doute : Aurore souffrait-elle de quelque chose ? Avait-elle failli, sans le savoir, à son rôle de mère ? Peut-être était-ce la cause de son attente interminable ? Elle repensa à une idée qu’elle avait eu lorsqu’elle était enceinte d’Aurore : une mère possède alors deux cœurs, le sien et celui de l’enfant. Ils battent à l’unisson et forment un être vulnérable et invincible à la fois. Ces cœurs se séparent à la fin mais restent unis pour toujours, formant à l’infini la chaîne des générations. Pouvait-elle encore espérer avoir un enfant ? Et pourquoi y tenait-elle tant ? Pour donner à sa fille un camarade de jeu ? Elle sentait très profondément en elle qu’elle devait transmettre quelque chose sans savoir exactement quoi. Avoir des enfants n’était pas seulement un moyen de satisfaire un désir immémorial. C’était projeter un avenir, apporter une pierre à un édifice dont les portes étaient encore fermées. 

May éteignit la petite lampe et resta quelques minutes plongée dans le noir. L’obscurité, comme une mer de glace, l’enveloppait. Elle esquissa un sourire en embrassant son Aurore, mais ne put empêcher quelques larmes de couler sur ses joues.


Rendez-vous jeudi 29 mai pour découvrir le chapitre 10...

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