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12 years a Slave et le destin d’Esther
Culture

12 years a Slave et le destin d’Esther

Un regard juif sur le vainqueur de l’Oscar du meilleur film 2013.

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12 Years a Slave, le grand vainqueur de la cérémonie des Oscars 2014, retrace l’histoire vraie de Solomon Northup, un Afro-Américain né libre à New-York, qui fut enlevé dans le district de Washington en 1841 puis vendu comme esclave. Il travaillera dans une plantation de Louisiane dans les pénibles conditions que l'on sait pendant 12 ans, avant d'être finalement libéré miraculeusement.

Durant toutes ces terribles années d’esclavage, nul ne crut son histoire. Pendant toute cette longue période, sa femme et ses enfants étaient à New York, se demandant où il pouvait bien être et pourquoi il avait disparu. Sa vie de violoniste et de fermier n'étaient plus que de lointains et inaccessibles souvenirs. Il dut dissimuler le fait qu'il savait lire afin de ne pas risquer la mort. Il fut contraint de vivre dans la peau d'un autre jusqu'à ce qu'un collègue charpentier canadien, nommé Samuel Bass, décide d'envoyer des lettres, dont l'une écrite par Northup lui-même, afin d'alerter les amis et les supérieurs de Solomon et expliquer où se trouvait le pauvre homme. Finalement, quelqu'un vint du Nord des États-Unis pour le tirer de cet enfer.

Solomon retrouva sa famille et recouvra sa véritable identité, mais il ne réussit guère à faire condamner les hommes qui l'avaient enlevé et vendu comme esclave. En effet, la loi dans le district de Columbia ne reconnaissait pas comme recevable le témoignage d'un homme noir contre les agissements d'un Blanc, fussent-ils criminels. Plus tard, dans l'État de New-York, les deux hommes furent accusés d'enlèvement, mais les charges furent abandonnées à peine deux ans plus tard. De quoi être saisi d'un sentiment d'injustice vertigineux : comment cet homme put-il perdre 12 ans de sa vie sans que ne lui soit apporté aucune explication ou réparation ? Comment un homme libre, salarié et père de famille, put ainsi se voir priver de son entière identité pendant si longtemps ?

Alors que le long-métrage de Steve McQueen décrochait l'Oscar du meilleur film la semaine dernière, j'ai réfléchi à la façon dont le livre d'Esther, que nous allons lire lors de la fête de Pourim qui approche, faisait écho à la dernière et persistante question en suspens de l'histoire de la vie de Solomon.

La Reine Esther dut elle aussi dissimuler ce qui constituait la quintessence de son âme : sa précieuse identité juive.

Quand Esther fut choisie comme la nouvelle reine et qu'elle épousa donc le perfide Assuérus, Mardochée lui enjoignit de taire sa véritable identité. Il craignait pour sa sécurité, et savait qu'elle ne pourrait venir en aide au peuple juif que si sa judéité restait secrète. Esther obéit en tous points aux instructions de Mardochée, tout en conservant par tous les moyens le précieux héritage de ses ancêtres. Elle exigea sept serviteurs, un pour chaque jour de la semaine, afin de toujours savoir quel jour tombait Chabbath. Elle fit en sorte qu'il n'y ait pas de 'hamets (aliments à base de levain) dans le palais pendant Pessah, et ne mangeait que des fruits et légumes tout au long de l'année afin de respecter les règles de la cacherout. Mais pendant des années, elle dut feindre d'être ce qu'elle n'était pas. Elle dût cacher ce qui constituait la quintessence de son âme : sa précieuse identité juive.

On peut légitimement s'interroger sur ce travestissement quotidien et sur les effets probables qu'il put avoir sur la confiance d'Esther en elle-même, et sur le bâillonnement de son être réel. Esther n'a pas oublié qui elle était, mais n'a-t-elle pas un peu perdu de sa force intérieure ? D'ailleurs, au moment crucial où elle dut se présenter devant le roi pour plaider en faveur du peuple juif menacé d'extermination, elle perdit ses moyens et resta tout d'abord muette. Heureusement, Mardochée lui rappela d’où elle venait et ce qu'elle allait perdre si elle ne se reprenait pas très vite : « Ne t'imagine pas être épargnée en restant au palais royal, tu ne le seras pas plus que n'importe quel autre Juif. Si tu t'obstines dans ton silence dans de telles circonstances, les Juifs trouveront leur salut et leur délivrance grâce à quelqu'un d'autre, tandis que toi et la maison de ton père périrez. Et qui sait, peut-être as-tu été choisie pour vivre dans ce palais exclusivement pour cet instant actuel ? » (Meguilat Esther 4:12-14).

Ester releva le défi et sauva le peuple juif. Elle implora le roi de sauver les Juifs et de réduire à néant les plans machiavéliques de Haman. Finalement, Haman sera exécuté, ainsi que ses 10 fils, dans les mêmes conditions prévues par ce perfide ministre pour tuer Mordekhaï. C’est ainsi que le peuple juif triompha de ses ennemis.

Quand l'Histoire se répète

Mais l'Histoire avance par un mouvement de spirales. De nos jours, nous voilà une fois de plus confrontés au même genre de peur que celui d'Esther quand elle tremblait devant le roi. Une étude récente menée sur les Juifs issus de neuf pays européens par l'Agence européenne des Droits de l'Homme a révélé qu'un quart des répondants évitaient la fréquentation de certains lieux et le port de symboles qui les identifient en tant que Juifs, parce qu'ils avaient peur d'être agressés. En Suède, 49 % des répondants ont dit qu'ils craignent de porter une kippa et ou tout autre élément témoignant de leur judéité.

Sommes-nos en train de revenir dans un temps de l'Histoire où nous avons peur d'être identifiés comme Juifs ?

Une écrasante majorité des Juifs européens disent constater une augmentation de l'antisémitisme. La semaine dernière, un groupe d'hommes d'origine arabe ont attaqué un Juif dans un train à Paris, en lui criant: « Juif, tu n'as pas de pays. » Les assaillants l'ont étranglé et battu jusqu'à ce qu'un autre passager avertisse que la police arrivait. Malheureusement, plus de 75 % des répondants ne signalent pas à la police les harcèlements antisémites dont ils ont pu faire l'objet et 64 % disent qu'ils ne signalent même pas les agressions physiques, car ils pensent que le signalement des incidents reste "sans suite" ou est tout simplement inefficace.

Les statistiques sont effrayantes. Revient-on à un moment de l'Histoire où nous avons peur d'être reconnus comme Juifs ? Dissimulons-nous à nouveau nos identités, de peur pour nos vies? Nous cachons-nous derrière l'histoire de la vie de quelqu'un d'autre, car il est trop risqué d'utiliser nos propres voix ? Des années d'esclavage peuvent amener une personne à se sentir piégée, même si dans son cœur, elle sait qu'elle est un être libre. Mais quand personne d'autre ne peut voir qui vous êtes, pouvez-vous être assez fort pour vous reconnaître vous-même ? Quand personne ne sait d'où vous venez et où vous rêvez d'aller, pouvez-vous rester fidèle à vos valeurs ? Aurons-nous la force d'enlever nos masques quand nous devrons de parler au roi ?

Quand nous ne pouvons retirer nos masques comme Esther a pu le faire, nos véritables vies sont perdues. C'est la raison pour laquelle la Méguila est nommée sur Esther ; elle a risqué sa vie pour faire entendre sa voix à nouveau. Elle a eu le courage de revendiquer sa liberté alors qu'elle était prisonnière du silence du palais. Elle n'a pas abandonné. Elle a clairement dit au roi : « Je suis juive, et mon peuple est en grand danger. »

Esther nous a légués la fête de Pourim, lors de laquelle le sens déroutant de l'injustice est renversé, et l'homme kidnappé obtient de voir ses ravisseurs réprimandés. C'est un jour où nous "revivons" ces années perdues, lorsque nous subissions le scénario de vie de quelqu'un d'autre. Un jour où tous les événements se rejoignent et où toutes les lignes de l'intrigue convergent. Un jour où nous ne sentons plus la honte ou la peur. Un jour où nous avons tous la chance de trouver notre véritable voix et d'écrire les méguiloth de nos propres vies.

Ce Pourim, nous avons l'occasion de sentir l'amour de notre Père, notre Roi qui a toujours su qui nous sommes vraiment, et qui a été patiemment attendu que nous récupérions les scripts de nos vies. Il attend que nous trouvions le courage de dire : je suis Juif, et je l'assume, fusse publiquement. Je suis celui que j'ai toujours été. C'est ce que je suis vraiment. Et c'est ce que je serai toujours.

10/3/2014

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