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Auschwitz en marionnettes ?

Auschwitz en marionnettes ?

Dans "Kamp", une compagnie met en scène des marionnettes pour raconter l’horreur des camps. Tous les moyens seraient-ils bons pour perpétuer le souvenir de la Shoah?

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Des marionnettes pour conter l’horreur d’Auschwitz ? L’idée a de quoi déranger ! Et pourtant, la compagnie néerlandaise Hotel Modern l’a osé avec Kamp, un spectacle de marionnettes qui raconte « une journée de vie et de mort » dans le plus infâme des camps d’extermination. Depuis son lancement en 2005, le spectacle s’est joué dans le monde entier, faisant salle comble à chaque représentation.

Sous les doigts agiles de trois animateurs, quelques 3000 figurines revêtues de pyjamas rayés se déplacent sur scène. Leurs visages figés dans une douleur grimaçante, qui s’inspire du Cri, le célèbre tableau de Munch, elles glissent, muettes, à travers un univers cauchemardesque. En approchant les chambres à gaz elles deviennent, par le biais d’un jeu de lumière, transparentes, évanescentes, et fragiles jusqu’ à « disparaître » totalement.

 

 

 

Pauline Kalker, l’une des animatrices de la compagnie, admet que l’utilisation de cette forme d’expression pour illustrer l’horreur est un peu déroutante. Et d’expliquer sa démarche : « Nous voulions créer l’étonnement, la stupeur et nous avons pour cela utilisé l’abstraction. L’absence de tout dialogue et de toute explication déroute le public et accroit son sentiment de malaise. S’en suit alors le choc que nous voulions déclencher. » En d’autres termes, quand les mots ne suffisent pas pour exprimer l’inexprimable, alors autant s’en passer tout simplement.

Sur le plan personnel, ce spectacle muet constitue une véritable catharsis puisque son propre grand-père est mort dans les camps…

Peut-on jouer à la Shoah comme on joue aux soldats de plomb ?

Cela dit, il est bien concevable qu’une telle démarche dérange et mette mal à l’aise certains. Tous les moyens seraient-ils bons pour perpétuer le souvenir de la Shoah ?

Face à ce débat, les avis sont partagés.

Pour les uns, il s’agit là d’un manque de respect envers les victimes de la Shoah. La précision macabre des détails, les scènes surréalistes des chambres à gaz et des fours crématoires remuent en quelque sorte le couteau dans une plaie qui ne saurait guérir. Peut-on jouer à la Shoah comme on joue aux soldats de plomb ?

Pour les autres, ce serait davantage un moyen pédagogique pour tenter de faire comprendre ce qui ne pourra jamais cependant être compris, transmettre ne serait-ce qu’ 1% de l’Incompréhensible. Et c’est d’ailleurs dans cette optique que s’inscrit la bande dessinée de Art Spiegelman, Maus, parue dès 1990, qui tenta de ramener la Shoah à une dimension plus concrète que l’esprit pourrait plus facilement concevoir, en remplaçant les nazis par des chats, les Juifs par des souris et les collaborateurs antisémites par des porcs. Bref, l’Horreur transfigurée dans le quotidien.

L’échelle humaine

Pour les survivants de la Shoah, l’Horreur était leur quotidien. Et nous devons le comprendre pour ne pas la voir se répéter puisque nous le clamons sans cesse : never again, plus jamais. Nous devons coûte que coûte tenir notre promesse envers ceux dont les cendres n’ont toujours pas, 70 ans après, trouvé le repos en se posant enfin sur la surface du sol, envers ceux dont il ne reste rien, ni tombes, ni photos, ni survivants parfois. Notre Peuple a donc pris la responsabilité collective de ne jamais oublier, de ne jamais les oublier. Il nous faut impérativement trouver le moyen, le moyen de ne pas nous noyer dans l’abîme sans fin de chiffres vertigineux, 6 millions dont 1 million d’enfants. Le moyen pour nous, simples humains de comprendre l’Inhumain. Et surtout le moyen de transmettre à nos enfants la mémoire de chacun et le souvenir de cette tragédie.

Nous connaissons des survivants de la Shoah, des voisins, des parents, des figures publiques. Nos enfants en parlent cependant quelque fois comme d’une tragédie lointaine, comme ils évoqueraient les tourments des Juifs durant l’Inquisition. Le Centre Wiesenthal a compris très tôt la nécessité de mettre un visage sur ces chiffres ou comme Claude Lanzman, réalisateur du documentaire Shoah l’explique, la nécessité d’humaniser la tragédie. Aussi les visiteurs du Centre reçoivent chacun une fiche à l’entrée sur laquelle figure le nom et la photo d’une personne. Ce n’est qu’à la fin de leur visite qu’ils apprendront ce qu’elle est devenue : rescapée de l’Enfer ou disparue dans les volutes de fumée noires qui obscurcissent jusqu’à présent le ciel d’Europe. Depuis, ce procédé « d’humanisation » des victimes s’est largement répandu.

Tisser le lien du souvenir

Les jeunes se rendant en Pologne dans le cadre de pers programmes qui racontent souvent la même expérience : la difficulté de réellement pouvoir concevoir ce qu’il s’y est passé. « C’est tellement énorme, tellement épouvantable que l’on se sent écrasé » raconte Yonit «  Je n’avais même pas de questions à poser à nos accompagnateurs. Je suis restée prostrée, muette, sans parvenir à enregistrer tout ce que je voyais. Ce n’est que bien après mon retour que j’ai voulu en apprendre davantage pour mieux comprendre. »

Erik lui, partage le sentiment d’irréalité qu’il a ressenti : « On passe sous ce signe, cette inscription que l’on a vu 100 fois, cet Arbeit Macht Frei qu’on a vu dans des films, des livres, des photos, et l’on a du mal à se dire qu’on est réellement là. Tout m’a paru un peu irréel, presque factice, je n’ai pas vraiment ressenti de connexion. »

On ne peut s’empêcher d’écouter ces témoignages sans une certaine tristesse. Il est évident que pour la plupart d’entre eux, l’émotion était là, les larmes ont coulé, la colère les a saisi puis le désir de revanche. Nos jeunes reviennent de « là-bas » et savent pourquoi ils doivent se battre, continuer la lutte. Le voyage a rempli en ce sens sa mission. L’accablement qui s’est abattu sur eux lorsqu’ils marchèrent entre les baraquements, le bruit des graviers sous leurs chaussures, l’appel sinistre d’un corbeau, ce sentiment d’oppression rendant leur souffle court, reviendront souvent les hanter…pour mieux leur faire apprécier ce qu’ils ont. Encore faudra-il continuer le travail, les faire parler et partager pour que ces sentiments ne soient pas balayés d’un simple haussement d’épaules ou étouffés par la folle envie de vivre une autre vie, insouciante, sans responsabilités ni le poids écrasant d’un peuple et d’un destin commun.

Révéler son essence

On peut évoquer la Shoah et croire en notre Destinée ou choisir au contraire de rejeter par vengeance les préceptes de Celui qui aurait laissé faire et refuser certaines obligations. Un rabbin, rescapé de la Shoah a un jour déclaré : « A Auschwitz, les renégats pouvaient devenir des anges et les anges se transformer en monstres » La Shoah est un révélateur du genre humain. Et nous ? Qui serions-nous devenus ? Pour un quignon de pain, un lambeau de couverture, pour protéger un être cher, pour survivre juste une journée de plus, qu’aurions-nous donc été capables de faire, qu’aurions-nous donc choisi de ne pas faire ?

Chacun d’entre nous doit refaire ce voyage intérieur pour trouver la réponse. Ceux qui ne sont plus soupirent à nos oreilles, tout proches et murmurent leurs histoires, veulent nous faire partager leurs vies, leurs joies, leurs villages. Ils vivent à travers chacun d’entre nous, nous les dépositaires de mémoires disparues, de souvenirs jaunis. Ils veulent être entendus. Faisons-donc le silence. Le résultat est parfois surprenant car dans ces millions de visages qui viennent peupler nos nuits, apparait quelquefois Celui qu’on n’attend pas.

Ainsi Batya est revenue de son voyage en Pologne, changée et bien déterminée. Elle qui avait laissé plus ou moins tout tomber, décida de renouer avec la pratique des mitsvot.L’une après l’autre, soigneusement, avec application car en les accomplissant, elle se rappelle d’un nom, d’une histoire qu’elle a lue. Elle rallume les bougies de Shabbat pour Faygie, Sarah ou Shoshie qui ne peuvent plus le faire, elle se lave les mains et récite la prière avant de manger pour ceux qui n’avaient plus d’eau et encore moins de pain. Elle reprend le flambeau : « les premiers jours de notre arrivée, je n’arrivais pas à me sentir connectée. Puis Chabbat est arrivé et j’ai eu l’impression que nous étions tous là, nous les vivants et ceux qui ne l’étaient plus. Les mots ne pourraient décrire ce que j’ai ressenti à ce moment là. Puis le lendemain, nous sommes allés dans une forêt, à un endroit ou des milliers de Juifs avaient trouvé la mort, dans un coin perdu d’une forêt polonaise. L’herbe avait repoussée, il y avait tellement d’arbres, des oiseaux qui chantaient. Tout était tellement beau, comment est-ce possible de mourir ainsi et que tout continue, comme si rien ne s’était passé ? Tous ces enfants, ces bébés, ces vieillards disparus, dans le Néant…C’est là que j’ai compris ce que j’avais à faire. »

Quand leur « fin » justifie les moyens

Pour obtenir un tel résultat, pour voir notre chaîne éternelle se tisser sous nos yeux, nous ne devrions pas hésiter à mettre à profit tous les supports dont nous disposons : les films, les romans, les livres, lesconférences,les bandes dessinées et pourquoi pas… les spectacles de marionnettes.

Le respect ou l’émotion se traduisent quelquefois de manière différente selon les âges, les cultures et les personnalités. Il faut savoir s’adapter, rentrer littéralement dans la tête des gens pour leur faire passer notre message. Aujourd’hui, une comédie musicale sur la Shoah semblerait de très mauvais goût, une chose impensable. Et pourtant, la limite de l’impensable a été franchie par l’organisation d’un concours de beauté pour femmesrescapées de la Shoah. Nombreux sont ceux qui ont été choqués par ce qui peut se qualifier d’indécent, grotesque et pathétique. Les rescapées femmes concernées se sont trouvées elles-mêmes pisées quant à leur réaction. Certaines l’ont vu comme l’Ultime Vengeance, véritable pied de nez fait à l’Histoire, d’autres en ont eu la nausée.

Des marionnettes au visage tourmenté, un cri muet figé à jamais dans leur gorge, pantins désarticulés qui se meuvent sur une scène, finalement… pourquoi pas ? Elles ne sont nullement censées remplacer l’image chérie de parents disparus, encore moins sous-entendre leur passivité. Elles ne seraient là que pour susciter la curiosité, voir les salles se remplir d’un public, quel qu’il soit, rassemblant toutes sortes de gens. Ceux qui n’ont jamais foulé le sol de Bergen Belsen ou Maidanek, jamais sursauté lorsqu’on leur parle allemand, ne se sont jamais tenus immobiles, atterrés, effondrés au son de sirènes les figeant dans le temps l’espace d’une minute.

Tous ceux pour qui le mot Shoah signifie le drame des autres, pourraient ainsi se voir offrir l’opportunité de mieux comprendre, de se connecter, de sentir se poser sur leur cœur la main glacée de l’horreur. Ils traverseraient ainsi le pont qui nous sépare et viendraient lutter à nos cotés, joignant leurs forces aux nôtres, pour que jamais, jamais Shoah vienne à se répéter.

Crédit photo : Herman Helle

8/12/2013

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Vos réactions : 1

(1) Aline, December 11, 2013 10:47 AM

Très bel article

J'ai beaucoup aimé cet article et je pense que l'auteur a raison. Pour lutter contre l'oubli, nous devons trouver des moyens créatifs. A l'ère du visuel, les livres ne sont plus suffisants.

 

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