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La Matsa : symbole d'oppression ou de liberté ?
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Contre toute attente, c'est Primo Lévi qui m'a donné la réponse dans « Si c'est un homme », le récit déchirant de ses expériences à Auschwitz pendant la Shoah.

Nous entamons le récit du Seder de Pessah en brandissant une Matsa, ce pain azyme sans levain qui est l'un des symboles-clés de la fête, et en disant : « Voici le pain d'affliction que nos ancêtres mangeaient en terre d'Egypte. Quiconque a faim vienne et mange. »

J'ai toujours été intrigué par deux aspects de cette soirée. Le premier est le conflit entre les deux symboliques du pain azyme. En effet, au début du récit, nous l'appelons le pain d'affliction. Plus tard dans la soirée, cependant, nous le présentons comme le pain de la liberté mangé en toute hâte, les Hébreux ne pouvant pas attendre que la pâte lève alors qu'ils quittaient l'Egypte. D'où ma question : symbole d'oppression ou de liberté ? Cela ne pouvant certainement pas être les deux…

L'autre élément que j'ai toujours trouvé étrange est cette invitation à se joindre à nous pour manger le pain d'affliction. Quel est donc ce genre d'hospitalité, pensais-je, qui consiste à proposer à autrui de partager nos souffrances ?

J'ai découvert la réponse de façon tout à fait inattendue dans le grand livre de Primo Lévi, « Si c'est un homme », le récit déchirant de ses expériences à Auschwitz pendant la Shoah. Selon Lévi, le pire moment qu'il a vécu se situe en janvier 1945, quand les Nazis ont fui devant l'avancée russe. Tous les prisonniers qui pouvaient marcher ont été trainés dans les cruelles marches de la mort. Les seules personnes restées dans le camp étaient trop malades pour se déplacer.

Pendant dix jours, elles ont été livrées à elles-mêmes avec seulement des résidus de nourriture et de carburant. Lévi décrit comment il a bataillé pour allumer un feu et apporter ainsi de la chaleur à ses compagnons de captivité, dont beaucoup étaient mourants. Il écrit ensuite :

« Quand la vitre brisée fut réparée et que le poêle commença à répandre sa chaleur, quelque chose sembla se détendre chez tout le monde, et Towarowski (un Franco-Polonais de vingt-trois ans, souffrant du typhus) proposa aux autres que chacun offre une tranche de pain aux trois qui avaient travaillé. Et c'est ce qui fut fait ».

Un jour auparavant, ajoute Lévi, cela aurait été inconcevable. La loi du camp était : « Mange ton propre pain, et si tu le peux, celui de ton prochain ». Agir autrement aurait été suicidaire. Cette offre de partage du pain « fut le premier geste humain qui se produisit parmi nous. Je crois que ce moment peut être daté comme le début du changement par lequel nous, qui ne sommes pas morts, sommes lentement passés du statut de de Haftlinge [prisonniers] à celui d'hommes à nouveau. »

Partager la nourriture est le premier acte à travers lequel des esclaves deviennent des êtres humains libres. Celui qui craint le lendemain n'offre pas son pain aux autres. Celui qui est prêt à partager sa nourriture avec un étranger se montre ainsi capable de communion et de foi, ces deux notions donnant naissance à l'espérance. C'est pourquoi nous débutons le Seder en invitant les autres à nous rejoindre. C'est ainsi que nous transformons l'affliction en liberté.

Il me semble parfois qu'en vivant dans la société la plus individualiste de l'Histoire, nous risquons aujourd'hui de perdre la logique de la liberté. La liberté n'est pas seulement la capacité de faire ce que nous voulons tant que nous ne nuisons pas aux autres. Elle naît aussi avec le sens de la solidarité, qui conduit ceux qui ont plus que ce dont ils ont besoin à partager avec ceux qui en ont moins. En donnant de l'aide aux nécessiteux et de la compagnie à ceux qui sont seuls, nous apportons la liberté dans le monde, et avec elle, Dieu.


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