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Ma rencontre avec Hemingway

Ma rencontre avec Hemingway

Avec une perspicacité rare, le célèbre écrivain résuma l’essence du judaïsme en ces termes : "C’est une religion de vie, non point de mort !"

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C'était en 1956. Je venais tout juste d'être ordonné rabbin et je sentais que j'avais besoin de vacances après ces années d’étude rigoureuses. Avec deux autres rabbins frais émoulus, nous optâmes pour une destination considérée comme assez exotique pour l’époque : l’île de Cuba, avant la prise de pouvoir par Castro. Ce n’était ni trop loin, ni trop onéreux, le cadre était splendide et le dépaysement avec la grisaille new-yorkaise était donc assuré.

Un jour, tandis que nous traversions les faubourgs de la Havane, celui qui était à la fois notre chauffeur de taxi et notre guide attira notre attention sur une propriété somptueuse. Il nous informa qu'il s'agissait de la résidence de l'écrivain Ernest Hemingway. "Arrêtez la voiture, nous lui intimâmes. Nous voulons y entrer." Mais notre homme secoua la tête et rétorqua avec véhémence : "Non, non, c'est impossible. Personne ne peut mettre les pieds ici. Seules les personnalités qui ont rendez-vous sont habilitées à le faire."

Avec une insolence bien juvénile, je maintenus ferme que nous pourrions tenter notre chance et j’approchai le gardien en ces termes: "Pourriez-vous s'il-vous-plaît appeler M. Hemingway et lui dire que trois rabbins en provenance de New York sont ici pour le rencontrer."

Comment Hemingway aurait-il pu réprimer sa curiosité? Sans doute allait-il se demander de quoi pouvaient bien vouloir lui parler trois rabbins. Nous retînmes notre respiration, et le gardien lui-même n'en crut pas ses oreilles lorsque Mr. Hemingway lui fit savoir qu’il acceptait de nous recevoir.

Nous fûmes introduits dans le salon spacieux des Hemingway, où nous attendaient l’écrivain accompagné de son épouse Mary. Ce qui suivit, nous l’apprîmes par la suite, fut un flot de paroles destiné à établir s’il valait la peine pour lui de passer un moment quelconque à bavarder avec nous. Il nous interrogea sur nos origines, lança quelques allusions littéraires pour jauger notre niveau de culture, demanda notre avis sur la signification symbolique de certains extraits de L'Adieu aux Armes – puis au bout de 15 minutes, il changea complètement d'attitude et s'adressa à nous avec beaucoup de chaleur et d'amitié.

Les religions entrent toutes dans une de ces deux catégories: les religions de la mort et les religions de la vie.

"Messieurs les Rabbins, déclara-t-il, pardonnez-moi de vous avoir malmené au début de notre rencontre, mais avant de la poursuivre, je devais absolument m’assurer qu’il valait la peine pour moi de m’entretenir avec vous. Pour être honnête, cela fait bien longtemps que je souhaite engager la conversation avec un rabbin. C'est tout simplement que je n'en ai jamais eu l'occasion. Et tout à coup, sans crier gare, vous êtes venus à moi."

Hemingway s’ouvrit alors à nous de la façon la plus remarquable qui soit. Il nous confia l’intérêt considérable qu’il accordait à l'étude des religions, et ce depuis des années; il en avait approfondi le sujet en privé sans jamais en parler à personne ni même écrire à ce propos. Il nous apprit que pendant une période de sa vie, il avait consacré du temps pour étudier en profondeur plusieurs religions fondatrices. A plusieurs reprises, il avait même tenté de suivre personnellement le rituel de certaines religions pendant un court laps de temps, pour voir s’il se sentait une quelconque affinité avec ces dernières.

"A l'origine, je n'ai rien de spirituel," avoua-t-il. Mais il affirma qu'après avoir profondément réfléchi aux différentes religions qu'il avait étudiées, il en était venu à une conclusion de taille. Il avait pris conscience que les religions entraient toutes dans une de ces deux catégories: les religions de la mort et celles de la vie. Les religions de la mort sont celles qui mettent l'accent principal sur les préparatifs en vue de la vie future. Ses adeptes renoncent à cette vie et aux plaisirs qu'elle offre pour se consacrer exclusivement au monde à venir. "Evidemment, ajouta-t-il, ce n'était pas pour moi". Mais il poursuivit en expliquant qu'il éprouvait du respect pour des religions telles que le judaïsme qui portent leur attention sur notre identité ici et maintenant, sur cette terre, plutôt que de se concentrer sur la vie future.

Avec son esprit perspicace, il résuma l'essence du judaïsme peut-être mieux que n’auraient pu le faire la plupart des juifs : "Le judaïsme est une religion de vie, non point de mort ! Choisissez la vie, commande la Bible. Bien sûr, la mort est attestée dans les Ecritures, mais ce qui arrive après se soustrait délibérément à notre lecture."

Je saisis l'opportunité pour complimenter Hemingway sur son analyse et j’eus la témérité de lui demander si je pouvais partager avec lui un enseignement biblique qui corroborait son analyse. Je lui parlai de la loi qui interdit aux Cohanim, membres de la prêtrise chez les juifs, d'entrer en contact avec la mort. S'ils contrevenaient à cela, ils étaient considérés comme impurs. Jusqu'à ce jour, les Cohanim ne peuvent pénétrer dans une chapelle funéraire s'il y a un mort à l'intérieur.

Quel est le sens profond de cette loi ? S’interrogent les commentateurs. La réponse qui ressort le plus fréquemment chez les chercheurs est que la Torah voulait s'assurer que la classe sacerdotale, celle assignée à se consacrer aux besoins spirituels de son peuple, ne méconnaisse pas sa fonction primordiale. Dans beaucoup trop de religions, les hommes saints s'adonnent presque exclusivement aux questions tournant autour de la mort. Même de nos jours, le seul lien qui existe chez la plupart des gens avec un dirigeant spirituel se crée lors de funérailles. C'est pourquoi la Bible interdit à ses prêtres d’entretenir un contact quelconque avec la mort – de sorte qu'ils consacrent leur temps et leurs efforts à la vie; qu'elle soit l'objet de leurs préoccupations, qu'elle canalise leur énergie.

Hemingway me gratifia d'un sourire tout en me remerciant d'avoir partagé avec lui cette idée merveilleuse.

Ma rencontre avec Hemingway devint d'autant plus poignante en ce 2 juillet 1961, quand j’appris, à l'instar du monde entier que l'homme dont la main avait écrit ces livres qu'encore aujourd'hui nous vénérons, avait choisi de l'utiliser pour porter le canon de son fusil de chasse à la bouche et commettre un acte suicidaire. D'une manière ou d'une autre, il fut incapable de trouver une source spirituelle sur laquelle s'appuyer pour se donner une raison de vivre. Il avait enseigné aux hommes ces mots "Quoiqu'il en soit l'homme n'est pas fait pour la défaite. On peut détruire un homme, mais non pas le forcer à capituler." Et pourtant, d'une manière tragique, cet idéal biblique qui enjoint de "choisir la vie", dont il avait fait l'éloge lors de notre entrevue, ne l’avait pas guidé jusqu’au bout.

Le culte de la mort

Mais son idée de scinder les religions entre deux tendances diamétralement opposées est aujourd'hui plus pertinente que jamais. Ossama Bin Ladin est mort, mais ses mots décrivent à propos le schisme contemporain entre deux orientations spirituelles principales. Le fanatisme islamiste s'érige contre la civilisation occidentale. Bin Laden a nettement défini la différence qui existe entre les deux: "Vous, citoyens américains adorez la vie; nous, nous adorons la mort." Echo à ces tragiques paroles, la déclaration de l’infâme Merah après les tragiques attentats de Toulouse : "Moi la mort, je l’aime comme d’autres aiment la vie".

Adorer la mort signifie enseigner aux enfants dès leur plus jeune âge que le plus grand accomplissement pour eux est de mourir dans la peau d'un martyr.

Adorer la mort signifie enseigner aux enfants dès leur plus jeune âge que le plus grand accomplissement pour eux est de mourir dans la peau d'un martyr. Adorer la vie c'est enseigner aux enfants que la meilleure façon de donner un sens à leur vie c'est d'optimiser leur potentiel de sorte qu'à travers leurs réalisations ils lèguent un héritage pour aider les générations à venir.

Notre héritage biblique nous conduit à rejeter toute idéalisation de la mort. Dieu nous a confié trop de tâches à accomplir tant que nous sommes en vie pour songer à l'abandonner.

La Torah a été donnée à une époque où les religions des voisins des Hébreux étaient presque entièrement préoccupées par la mort. L'Egypte qu'ont fue les anciens Hébreux était une nation qui consacrait ses efforts et le plus gros de sa fortune à se préparer à la mort.

La mort dans l'ancienne Egypte était considérée non pas comme une fin, mais comme le commencement d'un voyage pour l'éternité. Un processus d'embaumement conservait le cadavre en extrayant les organes, en remplissant l'enveloppe corporelle de sel et de lin, et en l'enveloppant dans des bandages et des amulettes. La vie à venir, pour l'ancienne Egypte, pouvait être une amélioration de la vie présente. Les morts avaient besoin d'être soutenus et distraits, alors leurs tombes étaient remplies de nourriture et de boisson, d'écrits instructifs, de jeux et de bijoux. Des mannequins modèles, appelés Shabti, étaient aussi enterrés avec les morts entre le moyen Empire (- 3500 - 4000 avant notre ère) et l'époque de Ptolémée (il y a 2300 ans). Ils pouvaient entretenir des relations amicales avec le défunt, ou servir d'ouvriers. Des esclaves étaient mis à mort et enterrés avec leurs maîtres pour pouvoir continuer à les servir. Les Égyptiens croyaient également que si le corps du pharaon pouvait être momifié après la mort, il pourrait vivre éternellement – c'est pourquoi ils construisirent les pyramides, des tombes destinées à protéger le corps enterré du pharaon ainsi que ses biens.

C'est aux Hébreux de cette époque qu'une nouvelle façon de vivre, littéralement différente, a été présentée. Nul besoin pour la Bible, d'enseigner à ceux-là mêmes qui l'avait reçue, que l'âme survit à la mort. Leur monde était peuplé de gens qui consacraient, de manière excessive, leurs vies à la mort – au détriment de leurs vies à proprement parler. Ce qu'ils avaient besoin d'entendre, c'était comment inverser ces valeurs.

La Bible ne s'exprime qu'en termes d'obligations terrestres. N'aimez pas la mort, mais votre prochain, comme vous-même. Libérez l'esclave; ne l'ensevelissez pas avec les richesses pour qu'il continue à servir ses maîtres dans le monde futur. Venez en aide à la veuve; ne vous contentez pas de lui dire de se réjouir parce que son mari est maintenant à une meilleure place. Soyez bienveillant envers votre travailleur; ne le contraignez pas à fournir des efforts éreintants pour construire des pyramides pour la plus grande gloire du défunt.

Le Roi Salomon l'a bien consigné dans son livre des Proverbes. "(La Torah) est un arbre de vie pour ceux qui le saisissent à pleines mains." (Proverbes 3:18)

Peut-être ceci apporte-t-il une explication aux omissions de la Torah concernant les détails de la mort et ses conséquences. C’est là une décision délibérée de Dieu pour nous aider à nous focaliser sur nos obligations humaines sur terre – de sorte que nous puissions être agréablement surpris quand le temps sera venu pour nous de la quitter.

29/5/2013

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Vos réactions : 2

(2) Genevieve, June 9, 2015 3:20 PM

La mort c’est la peur!

Et pourtant nous y pensons constamment. Cela fait partie de notre quotidien comme manger, dormir, respirer. On se leve le matin et on se couche le soir tout en y pensant plus ou moins. C’est tout autour de nous, nous ecoutons les nouvelles et pas un jour se passe sans que quelqu’un ne passe a la casserole. C’est la plus grande peur qu’un humain peut ressentir dans sa vie et pour vaincre la peur certain reagissent contrairement en l’invoquant afin de la provoquer, comme des soldats sur les chantiers de batailles, faire face a leur plus grande peur qui est la mort. On s’invente des merveilles opposees aux Malheurs. C’est une reaction de defense, se preparer pour le pire plutot que de l’attendre tout en tremblant de peur.

(1) eb, June 9, 2015 9:16 AM

Lumineux

Idées très intéressantes, lumineuses.

 

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