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  • Lecture de la Torah: Noah
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Peut-on éprouver de la colère envers Dieu?

Peut-on éprouver de la colère envers Dieu?

À l’instar d’une relation conjugale qui se fane lorsqu’on ne partage pas nos émotions avec l’autre, notre lien spirituel avec Dieu s’affaiblit et peut même dépérir si l’on étouffe nos sentiments.

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Je reçois très souvent des couples en thérapie dans mon cabinet de psychologue. En règle générale, les choses se passent ainsi : les deux époux s’assoient face à moi, et le malaise s’installe rapidement dans la pièce, il est quasiment palpable. Je propose que l’un des deux prennent la parole, et c’est souvent la femme qui débute les « hostilités » par une litanie de reproches : « David n’a aucun respect de lui-même. Il s’habille comme un plouc et se fiche complètement de l’impression qu’il donne aux gens. Je me tue à lui dire que ce n’est pas comme ça qu’il arrivera à décrocher un job, mais il se fiche éperdument de mes conseils ! A part ça, je dois toujours lui répéter mille fois de descendre la poubelle pour qu’il le fasse finalement ! Il ne se prend jamais en main. Je ne suis pas ta mère David. Il est grand temps que tu réagisses et que tu te ressaisisses … »

Et Madame de continuer sur le même ton jusqu’à ce qu’elle ait vidé son sac. Pendant ce monologue, Monsieur a le regard dans le vide et ne semble aucunement réagir à l’assaut verbal. Quand Madame a terminé, il reste silencieux. Je me tourne alors vers lui et lui demande : « Eh bien David, que pensez-vous de ce qui vient d’être dit ? » Il me regarde alors, toujours impassible, au point que je demande s’il a bien entendu ma question. Finalement il répond, en haussant les épaules : « Je n’en pense pas grand-chose ».

La plupart des gens seraient très en colère, ou tout au moins irrités, d’entendre de telles diatribes. Mais Monsieur ne paraît pas du tout fâché ; il reste froid, imperturbable et indifférent. C’est dans ces cas là que je pressens que la thérapie va être très compliquée…

Une telle distance entre David et sa femme est toute la clef de l’échec de leur mariage. Peut-être aurai-je la possibilité de lui faire prendre conscience de cela avant qu’il ne soit trop tard. Malheureusement, David fait partie de ses gens qui croient que « Quand on n’a rien d’intéressant à raconter, on se tait ». C’est souvent l’héritage d’une tradition familiale. En fait, il a probablement peur de ce qui se passerait s’il exprimait sa colère. C’est pourquoi il préfère ne rien dire, et laisser enfler l’exaspération de sa femme, ce qui bien entendu les éloigne de plus en plus l’un de l’autre. Il est évident que ce scénario est identique lorsque c’est Madame qui « prend le large » face aux problèmes du couple.

Si le cœur n’y est pas, toute relation devient distante et périlleuse.

Certaines personnes pensent que la maxime « Quand on n’a rien d’intéressant à raconter… » s’applique aussi à notre relation à Dieu. Elles pensent qu’il n’est pas correct d’exprimer à notre Créateur la déception ou la colère qu’on pourrait éprouver envers Lui. Or à l’instar d’une relation conjugale qui se fane lorsqu’on ne partage pas nos émotions avec l’autre, notre lien spirituel avec Dieu s’affaiblit et peut même dépérir si l’on tait nos sentiments. Bien sûr, on peut toujours faire semblant ; aller à la synagogue, manger cacher et respecter les fêtes juives. Mais si le cœur n’y est pas, la relation devient distante et périlleuse.

Ce problème est très répandu. En tant que thérapeute, je sais que toute personne impliquée dans une relation d’amour éprouvera un jour de la colère, au moins de temps en temps. Pourquoi devrait-il en être autrement dans notre relation intime à Dieu ? De plus, la colère est une réponse courante et légitime à la souffrance. Après tout ce que les Juifs ont enduré, spécialement durant le siècle dernier, il ne faut pas s’étonner à ce que beaucoup d’entre eux soient en colère.

Le Livre de Job

Le Livre de Job illustre clairement le fait que Dieu préfère de loin l’expression sincère d’une colère « contre » Lui à une attitude soi-disant respectueuse mais beaucoup moins authentique et spontanée.

Dans ce récit, Job est un homme si juste que même Dieu se porte garant de son intégrité en toute situation. Dieu va même jusqu’à le tester, en rappelant à Lui ses enfants, et en le dépouillant de ses richesses et de sa santé. Souffrant mille maux, Job s’assoit alors à même le sol et pleure sur son malheureux sort, gémissant qu’il aurait mieux fallu pour lui ne pas avoir été créé. Trois de ses amis lui rendent visite, et lui assurent que Dieu est juste et ne fait pas souffrir Ses créatures sans raison. Ils recommandent à Job de passer minutieusement ses actes en revue, de repérer les péchés commis et de se repentir. C’est selon eux le seul moyen d’attirer la miséricorde de Dieu sur lui. Or Job leur répond aussitôt qu’il n’a jamais failli, et que ses souffrances ne sont pas justifiées. Il réfute leurs arguments pas très pertinents. Et il exprime une colère grandissante envers Dieu, exigeant de son Créateur une conversation directe, lors de laquelle Dieu lui expliquerait pourquoi Il le fait tant souffrir.

Ce qui est le plus frappant dans le propos des trois amis de Job, c’est que s’ils ont le conseil facile, ils se montrent plutôt arides en termes de compassion. D’ailleurs rien dans le texte ne témoigne de leur empathie envers leur malheureux compagnon, ou de leur peine à le voir ainsi éprouvé. Ils sont focalisés sur la défense de leur thèse, et ne pensent nullement à tendre la main à une âme à l’agonie. Finalement les trois compères se taisent quand ils réalisent qu’ils n’ont aucune influence sur Job.

C’est alors qu’un jeune homme, Elihou, entre en scène. Il déclare sa colère face à l’attitude de ces trois personnes, qui se prétendent amis de Job mais qui n’ont rien d’autre à lui offrir que leur prêche stérile. Elihou tente alors d’atteindre le cœur de Job, en lui avouant que son âme saigne de voir les terribles souffrances physiques, émotionnelles et spirituelles que traverse le pauvre homme. Elihou affirme que Dieu nous apparaît cruel car nous sommes bien trop petits pour saisir Sa grandeur. Mais si l’on se place du point de vue de Dieu, chaque chose qu’Il ordonne est un acte d’amour envers nous. Après que Elihou ait parlé, Dieu Lui-même s’adresse à Job en lui apparaissant à travers un tourbillon. Dieu ne donne pas de réponses. Il pose simplement une série de questions à Job, lesquelles amènent à la conclusion que le monde est bien dirigé par le Créateur, et que le fait d’exiger de Lui des justifications est aussi stupide que les questions d’un bébé sur une décision prise par des adultes.

Dieu attend de nous que nous lui confions nos âmes dans tous leurs aspects, y compris les plus sombres comme la colère

Job est ému que Dieu se révèle directement à lui. Il précise alors qu’il cessera désormais d’interpeller Son Créateur et qu’il acceptera Sa volonté sans broncher. C’est ici qu’intervient un épisode très intéressant. Dieu dit à l'un des trois amis, qui avait pourtant « défendu » Dieu devant Job: « Ma colère s'est enflammée contre toi et contre tes deux amis, car vous n'avez pas parlé correctement de Moi comme mon serviteur Job l’a fait » (42:7). Cette déclaration semble très étrange, notamment parce que les commentateurs rabbiniques nous disent que les trois amis avaient raison : les actes de Dieu sont toujours justifiés par un motif cohérent et juste, même si nous ne les comprenons pas. Cependant, les trois compères, s’ils ont essayé de parler au nom de Dieu et de décrire les raisons de Ses actes, sont passés à côté du besoin immense qu’éprouvait Job, souffrant, de recevoir leur attention et leur soutien émotionnel. C’est exactement ce qu’Elihou a su lui témoigner et ce faisant, l’a ramené à Dieu.

Nous devons être attentifs à nos sentiments envers Dieu, et ne pas les étouffer. Nous voyons que Job va jusqu’à soutenir que Dieu est injuste : comment cela peut-il être acceptable ? La réponse se trouve dans le Talmud, qui dit qu’un homme ne peut être puni pour des propos tenus alors qu’il n’est pas en pleine possession de ses moyens. La vie n’est pas un long fleuve tranquille ; parfois elle nous rend déraisonnable, parfois on a envie de crier et de pleurer. Dieu attend de nous que nous lui confions nos âmes blessées, dans tous leurs aspects, y compris les plus sombres comme la colère. C’est la condition sine qua none d’une relation saine et sincère, et le seul chemin qui mène à une guérison complète, qu’elle soit spirituelle ou autre.

Les idées présentées ci-dessus sont développées dans l’ouvrage du Dr Milgraum Never forget my soul, qui retrace le parcours de deux enfants de rescapés de la Shoa. Toutes les informations sur ce livre se trouvent sur le site www.doctormmsolutions.com/book.html, sur lequel il peut être commandé, entre autres ouvrages intéressants.

6/10/2013

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