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De Marx à Moïse

De Marx à Moïse

A la découverte d’un monde utopique.

par Stanley Levenstein
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J’ai grandi dans un foyer juif traditionnel à Cape Town. Ma mère allumait les bougies, mon père récitait le Kidouch tous les vendredis soirs, et le Séder de Pâques et le dîner de Roch Hachana constituaient des évènements familiaux incontournables. Le samedi matin, mon frère et moi allions généralement à la synagogue avant de rejoindre le terrain de foot, ou étant sud-africains, celui de cricket.

A la fac, j’étais sur la voie de devenir médecin lorsque je subis l’influence de certains courants de pensée laïque radicaux qui étaient en vogue au début des années soixante. Parmi ces derniers se trouvait la théorie économique et politique marxiste qui prônait l’existence d’une société sans classe et rejetait la religion conventionnelle qu’elle considérait comme « l’opium du peuple. » La religion n’était pas seulement perçue comme surannée et truffée de superstitions, mais également accusée d’entraver la lutte des hommes pour l’égalité parce qu’elle émoussait soi-disant leurs sens et les détournait de leurs objectifs révolutionnaires.

J’étais déterminé à apporter ma propre pierre à l’édifice de la lutte contre l’Apartheid.

En ma qualité d’étudiant jeune et idéaliste, je fus particulièrement sensible à cette rhétorique. C’était l’époque où, en Afrique du Sud, l’apartheid était à son paroxysme et Dr. Verwoerd poursuivait son projet raciste et suprématiste blanc avec zèle et détermination. Ses politiques causaient un tort indescriptible aux noirs en particulier et comme beaucoup d’autres étudiants à cette époque (des étudiants juifs en particulier), j’étais déterminé à apporter ma propre pierre à l’édifice de la lutte contre l’Apartheid. A cet égard, je fus déçu par le fait que, bien qu’il y eût certaines exceptions notoires, la plupart des dirigeants religieux n’avaient pas fait grand-chose en matière de prise de position contre l’Apartheid. Ce qui me conduisit à les considérer – et par extrapolation à considérer le Judaïsme lui-même - comme étant largement indifférents aux questions sociales brûlantes de l’époque.

Et c’est ainsi que débuta une dérive assez rapide en marge de mes racines juives. J’endossai mon rôle de fidèle de « l’Eglise du Socialisme » avec énergie et enthousiasme. Je me dis que je pouvais me sentir parfaitement à l’aise dans cette confrérie universaliste qui n’était pas basée sur un accident de naissance mais sur des valeurs et des idéaux communs. Je ne voyais plus d’utilité à la religion conventionnelle, ni non plus le besoin de croire en D.ieu.

Il m’arrivait parfois de ressentir quelques vagues tiraillements de malaise à propos de ma démarche, mais m’étant dévoué corps et âme à cette vision du monde, je sentais qu’aucun retour en arrière n’était envisageable. (Comme il est difficile d’admettre que l’on est dans l’erreur !) Lorsque j’étais confronté à certaines failles dans mon mode de pensée, je campais encore davantage sur mes positions et défendais mes points de vue avec encore plus de véhémence. D’ailleurs, je plaidais ma cause avec un tel acharnement que les gens étaient très souvent convaincus par mes arguments. Le problème c’était qu’en mon for intérieur, je n’en étais moi-même pas convaincu.

Le marxisme n’était pas la seule doctrine antireligieuse qui était en vogue à cette époque. Les théories de l’évolution de Charles Darwin et son œuvre sur L’Origine des Espèces semblaient réfuter le caractère unique de l’être humain tout comme l’existence d’un Créateur. Dans ce même sac, se trouvait aussi la théorie de Sigmund Freud voulant que les pensées et les actions de l’homme soient le produit de pensées inconsciences qui ont leur racine dans la petite enfance et l’enfance. Cette approche déterministe du comportement humain jetait pratiquement aux orties le concept du libre-arbitre.

Bref, entre Marx, Darwin et Freud, il semblait que la religion formelle était destinée à échouer dans la décharge de l’histoire.

Recherche en psychanalyse

Je poursuivis ma vision choisie du monde pendant de nombreuses années après avoir terminé mes études et fondé une famille. Ma femme et moi élevâmes nos enfants avec le système de valeurs que nous avions embrassé depuis des années ; l’égalité sociale, généreusement saupoudrée des condiments culturels qu’étaient la musique classique, la littérature, l’art, le théâtre et cætera. Inconsciemment, j’aspirais à atteindre le salut spirituel à partir des sonates de piano de Beethoven, des opéras de Mozart, des œuvres littéraires et des philosophies laïques.

Mais en dépit de la satisfaction que ces derniers me procuraient, je demeurais au fond de moi secrètement conscient qu’un élément capital, un élément fondamental faisait défaut à ma vie. Et en dépit de toutes les rationalisations intellectuelles que je pouvais déployer, je savais instinctivement que la dimension manquante était d’ordre spirituel. Pourtant, je n’étais pas prêt à jeter aux oubliettes toutes les valeurs que j’avais portées aux nues jusqu’à ce jour, et je me trouvais incapable de réconcilier mes croyances actuelles avec d’autres qui semblaient se situer à leurs antipodes.

Jung maintenait que la religion était déterminante pour un développement psychique sain.

C’est à cette époque que je commençai à me plonger dans l’étude de la psychologie, et plus particulièrement de la psychanalyse. Outre le fait que j’avais toujours été un grand passionné du fonctionnement de l’esprit humain, ma motivation première était de parvenir à mieux me comprendre. Au fil de mes lectures, je découvris que la comparaison de la religion de Freud avec une « névrose obsessionnelle universelle » n’était pas partagée par tous ses disciples. Carl Jung, en particulier, rejetait cette vision et avançait que non seulement la religion n’était pas névrotique mais qu’elle était au contraire déterminante pour un développement psychique sain. Jung maintenait que la « partie religieuse de la psyché » était une réalité humaine universelle, une pulsion à part entière aussi puissante que le besoin d’assouvir sa faim, la pulsion sexuelle etc. Si cet aspect de la vie psychique était absent ou défaillant, la santé mentale du sujet se voyait sévèrement altérée.

Ces idées trouvèrent chez moi une bonne résonance, reflétant mon propre malaise spirituel. Je fus également impressionné par les écrits des jungiens modernes, notamment James Hillman (qui se trouve être Juif), qui écrivit que tout comme l’existence de la faim implique l’existence d’un estomac ou d’un organe similaire dans le corps, de même l’existence d’élans ou de ferveur religieux impliquent l’existence d’une âme ou d’une entité proche de celle-ci au sein de l’être humain.

Je me mis aussi à lire du mysticisme oriental, notamment du Bouddhisme Zen. Je fus fasciné par ses concepts intellectuels abstraits, même si je ne les ai jamais traduits dans la pratique. Je n’avais jamais été porté vers la méditation, et encore moins vers un mode de vie ascète qui percevait le monde matériel comme une illusion qu’il fallait transcender (au lieu , comme le perçoit le Judaïsme, d’une réalité à élever et à sanctifier). Je n’étais pas encore prêt pour le Judaïsme – je devais pour cela pousser ma réflexion encore un peu plus loin – mais les graines de ma renaissance spirituelles avaient d’ores et déjà été semées.

Sur le chemin du retour

Il fallut un évènement majeur de notre vie pour fournir le catalyseur de mon retour au Judaïsme. Cet évènement fut la naissance de notre fils Colin, en 1977, lorsque nos deux filles étaient respectivement âgées de 8 et 5 ans. Colin était issu, comme le dit l’euphémisme, d’une grossesse non planifiée. Nous pensions avoir bouclé notre petite famille avec nos deux adorables petites filles débordantes de créativité, mais D.ieu en avait décidé autrement. Nous acceptâmes la grossesse de ma femme d’assez bon cœur, en espérant que l’enfant fût une bénédiction pour nous. Une bénédiction, il le devint certainement, mais pas du tout de la manière dont nous nous y attendions.

A sa naissance, nous donnâmes à contrecœur notre accord pour la circoncision, et cela à la condition expresse que l’intervention soit effectuée par un docteur (qui était un ami et collègue juif), non pas par un mohel ou un rabbin.

Dès son plus jeune âge, Colin manifesta de sévères difficultés de développement et d’apprentissage. En tant que famille nous acceptames la situation du mieux que nous le pouvions et résolûmes de lui accorder tout le soutien dont nous étions capables. Avec l’aide de D.ieu et de nombreux amis attentionnés – et de son propre courage et sa détermination exceptionnels – Colin fit de beaux progrès dans son éducation et d’autres aspects de sa vie, en dépit de ses handicaps. Puis, à l’âge de 7 ans, un évènement surprenant se produisit : notre petit garçon commença à témoigner un vif intérêt pour le Judaïsme.

Il n’y avait pas d’explication apparente à cela. Bien qu’à sa propre demande il eut fait un peu d’école hébraïque, il n’avait reçu que très peu d’instruction juive dans les établissements spécialisés qu’il fréquentait, et certainement aucune à la maison ! Néanmoins, il insista qu’il voulait en apprendre plus sur le Judaïsme, et me tarabustait de l’accompagner à la synagogue. « Pourquoi les autres pères y vont avec leurs fils, tandis que moi, je dois y aller tout seul ? » protestait-il. J’essayais de jouer le rôle du parent tolérant mais qui sait fixer des limites : « Si tu veux te lancer dans ce genre de trucs, Colin, tu es libre de le faire, mais je t’en prie, n’essaie pas de me forcer à faire quelque chose auquel je ne crois pas. » Inutile de dire que ce plaidoyer tomba dans l’oreille d’un sourd.

Debout face à la porte d’entrée, il rêvait qu’une mézouza y soit placée.

Colin continua à me harceler, et entre temps, le samedi matin quand j’allais au travail, il se rendait à la synagogue puis au domicile de Rabbin Lazarus pour le déjeuner. Colin commença à demander de la nourriture cacher à la maison, et à nous supplier de mettre une mézouza à notre porte d’entrée. De nouveau, je pensais qu’il jouait simplement les capricieux, mais un jour, je vis Colin (qui ne savait pas que j’étais là) debout devant la porte d’entrée caressant le linteau de la porte, tout en formulant une prière sincère qu’elle soit un jour ornée d’une mézouza. Mon cœur fondit.

Quand il poussa la porte de la maison, je lui dis que oui, nous allions fixer une mézouza à la porte d’entrée. Rabbin Lazarus vint chez nous, il procéda à l’installation requise, et la joie de Colin ne connut pas de bornes.

Ce ne fut qu’une question de temps avant que mon engagement ne progresse davantage. Il n’y eut pas de lumières aveuglantes, mais plutôt une prise de conscience naissante que telle était la voie à suivre, et effectivement celle que nous aurions toujours dû suivre. A ce stade, j’accompagnais Colin à la synagogue les vendredis soirs et récitais le Kidouch de retour à la maison, mais rien de plus.

Et puis un soir, alors j’étais assis dans mon fauteuil, plongé dans la lecture de l’un des livres de psychologie jungienne de James Hillman, Le code caché de votre destin, je tombai sur le commentaire suivant :

Je crois que cette attitude paradoxale de la conscience face à l’ombre trouve une parfaite incarnation dans le mysticisme religieux juif où D.ieu possède deux aspects : l’un de justice et de droiture morales, et l’autre de merci, d’indulgence et d’amour. Les ‘Hassidim prônaient ce paradoxe et les récits qui circulent à leur propos démontrent leur profonde piété morale conjuguée à un amour incroyable de la vie.

Tandis que je lisais ces lignes, je me dis, calmement et tout naturellement : « Ca y est, je vais devenir un juif observant. » Dans cet instant assez peu théâtral, je sentis que j’avais reçu un « he’hcher – un tampon d’approbation – de devenir observant de la part d’un psychanalyste laïque.

Ma route vers l’observance complète des mitsvot progressa assez rapidement. Je fis l’expérience de l’étreinte chaleureuse du Chabbath. Enrouler les téfilines opère une fusion directe entre le physique et le spirituel, magnifique incarnation de la perception juive du corps humain comme ayant le potentiel d’être élevé et sanctifié par tous les moyens. Et l’étude de la Torah me captiva et me fascina comme aucune lecture laïque ne l’avait jamais faite, me faisant prendre conscience qu’elle prend sa source dans une Sagesse transcendant infiniment l’intellect humain.

Le judaïsme ne propose pas de « solutions éclair ».

Les réactions de ma famille et de mes amis furent mitigées. Par bonheur, ma femme suivit rapidement mes traces et devint pratiquante, tandis que mes filles acceptèrent de diverger sur de nombreux sujets sans pour autant altérer le lien particulièrement proche qui nous unissait. Certains de mes amis acceptèrent le changement, tandis que d’autres réagirent avec effroi et consternation et le sentiment d’avoir été trahis.

En me penchant rétrospectivement sur l’axe Marx-Darwin-Freud autour duquel ma jeunesse tournait, je m’aperçois que si ces disciplines font des observations correctes sur la nature de la société et la psyché humaine, leur défaut essentiel est de viser à réduire l’ensemble du comportement humain en des expressions relativement simplistes de leurs propres cadres de pensée étriqués.

Les marxistes nous faisaient croire que la société humaine est quasiment entièrement dominée par des forces et des motivations économiques, tandis que les autres facteurs, tels ceux culturels, psychologiques et religieux – sont soit ignorés soit réduits au carcan de leur cadre théorétique. La psychologie freudienne, d’un autre côté, s’évertue à réduire tout le comportement humain à une somme de pulsions sexuelles et agressives primaires (et inconscientes), nonobstant l’aspiration humaine à la satisfaction spirituelle qui se voit reléguée au vulgaire plan de « sublimation » des désirs et pulsions primitifs.

Le judaïsme, à l’opposé, reconnaît l’importance de tous les aspects de l’existence humaine – économique, légal, sexuel, psychologique, nationaliste, et d’une importance capitale, le spirituel. Par ce faire, le Judaïsme prend en compte la réalité de la nature humaine et ne prône pas des solutions irréalistes et utopiennes qui peuvent aboutir à des issues diamétralement opposées à celles qui avaient été envisagées.

Le judaïsme, à travers son système réaliste et holistique, ne propose pas de « solutions éclair », c’est un mode de vie qui doit devenir partie intégrante de la personne par le biais de la pratique et des efforts (notamment sur soi même) au quotidien tout au long de sa vie. Car c’est ainsi que toute démarche authentique et durable s’effectue.

Alors que Chavouot approche et que nous nous préparons à recevoir la Torah, je me remémore une citation de T.S. Eliot qui résume l’essence de mon existence : « Nous ne cesserons jamais notre exploration et le terme de cette quête sera l’endroit d’où nous étions partis et que nous connaîtrons pour la première fois. »

4/6/2012

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