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Fuir le Hijab

Fuir le Hijab

Élevée à Chiraz, en Iran, une jeune fille juive raconte sa rage contre le port obligatoire du voile. Et sa détermination à accéder coûte que coûte à la liberté.

par Dr Sima Goel
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J’ai grandi à Chiraz, à Iran.

Chaque Hanoukka, Baba Egshel, mon grand-père, nous invitait chez lui, sur le palier voisin de la maison où je vivais avec mes parents et mes quatre frères et sœurs. Chaque soir de la fête, il recouvrait sa table carrée d’un carton et y alignait des bougies qu’il disposait selon leurs couleurs, en rangées brillantes de jaune, rouge, bleu et orange. Chaque nuit, il allumait le Chamach puis une bougie pour commémorer le miracle des lumières. Outre sa Hanoukia, il allumait une bougie pour chacun de ses douze enfants et multiples petits-enfants. Quel que soit l’endroit où ces derniers se trouvaient, Baba Egshel allumait 60 bougies durant chaque soir de Hanoukka et la petite table se transformait en une mer étincelante de feu.

À chaque bougie qu’il allumait, il tenait la main du petit enfant auquel elle correspondant. Je me souviens de la sensation de sa main quand elle couvrait la mienne. Ses doigts calleux engloutissaient les miens, et je me sentais en sécurité à ses côtés. C’était un homme de peu de mots mais lorsqu’il tenait ma main tout en allumant la mèche de ma bougie sur la table, je savais que sa flamme ne me ferait jamais le moindre mal.

Une fois toutes les bougies allumées, l’instant se chargeait de magie. Chaque flamme scintillait en dansant dans la pièce sombre, et nous les enfants gloussions à voix basse.

Ce ne fut jamais notre coutume que d’offrir de l’argent ou des cadeaux à Hanoukka. À la place, cet allumage cérémonial était notre moyen de célébrer le grand miracle qui s’était produit dans une contrée toute proche de Chiraz.

Baba Egshel mourut de chagrin trois mois après que le Hezbollah eut exécuté ma tante. L’année suivante, en 1982, je pus enfin fuir mon pays natal pour entamer un long périple qui me conduirait au bout du compte vers un nouveau pays, et un nouveau destin.

Le 16 décembre 2014, j’allumerai une Ménorah dans mon agréable demeure d’une banlieue tranquille de Montréal. Mes deux garçons m’observeront et nous chanterons les cantiques traditionnels tout en dégustant des latkes et autres mets frits, suivant la tradition de mon mari.

À l’extérieur de notre cuisine éclairée, les flocons tomberont dans la nuit tranquille, enrobant les arbres et les barrières d’une couche de neige molle. Les étoiles scintilleront d’un éclat supplémentaire dans le froid. Elles me rappelleront, comme chaque année, des nombreuses bougies que mon grand-père avait coutume d’allumer.

Un peu plus tôt cette année, j’ai publié mes mémoires, et accompli ce faisant une promesse que je m’étais faite par une nuit noire en 1982, quand je traversai le désert en compagnie de contrebandiers. Je m’étais promis que je me souviendrai toujours de la vie que nous avions connue à Chiraz, sa douceur tout autant que son amertume.

Je désirais mener une autre vie, une vie où je pouvais dire ce que je pensais et lire ce qui me plaisait.

Ce que j’ai appris au fil des ans est que la tradition se transmet par l’exemple, et non pas par les paroles. Les mots sont semblables à la fumée ; ils entachent l’air puis disparaissent tandis que les actions et les traditions se gravent dans nos esprits et perdurent dans nos mémoires. Mon cher Baba Egshel était un homme pieux. Il priait toujours avec un minyan (quorum de dix hommes). Il faisait partie d’une équipe qui confectionnait la matsa pour notre famille élargie. En compagnie de mon père, il construisait la Soucca qu’il recouvrait depuis le sol jusqu’au plafond de tapis persans.

Mais la vie en Iran fut compliquée pour moi, une fille juive qui désirait mener une autre vie, une vie où je pouvais dire ce que je pensais et lire ce qui me plaisait. Quand j’arrivai à l’adolescence, ma nature vivante me conduisit à exprimer mes positions et je fus incapable de trouver un moyen de filtrer mes pensées. En dépit de la dignité silencieuse incarnée par mon grand-père, je me devais, moi de dire le fond de ma pensée.

1978 : J’ai 13 ans. Je participe aux manifestations contre le Shah et exige la liberté.

1981 : J’ai 16 ans. Le Shah n’est plus, mais en comparaison avec l’Ayatollah, il passait pour le Messie. Le pays est en ébullition et moi, je porte le hijab, comme toutes les femmes, toutes religions confondues.

Je partageai mon opinion et m’attirai des ennuis. Mon meilleur ami, un Musulman, défendit ouvertement la liberté et se fit arrêter. Par la grâce de Dieu, ma mère fut informée par ses collègues musulmans que je figurais sur la liste du Hezbollah. Elle exigea que je me cache. Je quittai mon école et ma famille. Pendant de nombreux mois, je vécus comme une sans-abri, errant dans des villes étrangères parmi des inconnus.

Je fus incapable d’exprimer mes sentiments ou faire ce que je voulais. Le Hezbollah changeait sans arrêt ses lois. Il trouvait à redire sur n’importe qui et sur n’importe quoi. Je n’étais que l’ombre de moi-même, vivant en solitaire, terrifiée du fait que la moindre chose que j’avais dite ou faite puisse enflammer les extrémistes. J’étais en permanence seule et terrorisée.

Certaines femmes sont fières de porter le long hijab, mais moi, jeune fille juive, cela m’enrageait d’être obligée d’en faire autant. Sous cette tunique étouffante, je pleurais à chaudes larmes. Mon destin était scellé : je n’accepterais pas une telle existence. J’étais déterminée à me battre, et à trouver une voie vers la liberté, quitte à y laisser ma vie.

Ma fuite vers la liberté

Quand j’eus épuisé toutes les cachettes et fus trop exténuée pour en chercher d’autres, je retournai chez mes parents par une sombre nuit. Je devais être cachée parce que des membres du Hezbollah vivaient parmi nos voisins et ils suivaient chacun de nos faits et gestes.

Après plusieurs mois durant lesquels elle me vit dépérir, ma mère me dit qu’il était préférable que je risque ma vie pour obtenir ma liberté plutôt que d’endurer une mort vivante. Elle était convaincue que si l’on n’a aucune raison de mourir, alors on n’a aucune raison de vivre.

Elle était convaincue que si l’on n’a aucune raison de mourir, alors on n’a aucune raison de vivre.

Avant de me remettre entre les mains des passeurs, elle me dit : « Reste fidèle à ton éducation et prends ta vie en main ! »

Avec des dollars américains scotchés illégalement à mon corps, je quittai le pays clandestinement durant un voyage épouvantable de 20 heures, à travers le plus dangereux désert du monde.

Je vécus en apatride et sans foyer au Pakistan pendant sept mois interminables jusqu’à ce que le sort m’arrange un passage vers le Canada où, sans argent, sans relations et sans connaître la langue, je me forgeai une nouvelle vie. Les agences juives de Montréal me proposèrent l’assistance d’une travailleuse sociale et le gouvernement m’accorda un soutien financier jusqu’à ce que je sois à même de travailler et de faire des études. Seule dans mon coin, je pensai à tout ce que j’avais laissé derrière moi, et bien que mon grand-père fût bel et bien mort, la souvenir de sa main rugueuse et son amour ardent illuminait mes pensées.

Dans l’obscurité du désert, j’ai appris que chaque personne a le droit de partager ses traditions avec ceux qui l’entourent. Mes enfants ont grandi bercés par les histoires de leurs grand-père qui vivait dans un pays lointain magique, où un dictateur tel le mauvais génie d’un conte, s’abattit sur les hommes et les opprima. Ils ont entendu parler de leurs grands-parents iraniens, qui sont tous deux décédés dans mon nouveau pays de froid et de neige et qui, dans les courts instants que nous avons partagés ensemble, ont couvert ma famille de leur amour profond et permanent.

Mes enfants connaissent aussi les histoires de leurs grands-parents paternels : leur grand-mère qui est décédée de nombreuses années avant leur venue au monde, et leur cher grand-père hongrois, Arthur, qui, aujourd’hui à 90 ans, est toujours parmi nous pour raconter les histoires de ses propres parents, emportés par un autre feu, celui de la Shoah.

Nous construisons notre avenir à travers nos traditions. Nos histoires sont toutes chargées de sens, et elles se perpétuent à travers nos traditions. Douces, amères, teintées de larmes ou joyeuses : nos traditions célèbrent notre religion et soulignent notre identité en tant que peuple, en tant que nation, et en tant qu’individus. Ensemble, nous formons une tapisserie unique et précieuse où chacun d’entre nous offre un récit, une histoire, une couleur. Chacun d’entre nous est une ligne qui conduit au passé et chacun d’entre nous est un point qui assemble le tissu.

Alors que vous allumez les bougies pendant ces huit nuits si précieuses, en entonnant vos chansons et en tenant les mains de ceux qui vont sont chers, rappelez-vous que vous aussi, vous êtes une lumière scintillant dans l’obscurité de l’histoire et illuminant le futur de votre famille.

22/12/2014

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Vos réactions : 2

(2) Anonyme, January 15, 2015 5:09 PM

Magnifique témoignage de courage. BRAVO

(1) peter, December 23, 2014 5:04 PM

chiraz, le grand'père irano-juif.

quel courage, quelle admiration pour cette jeune personne, qui au travers du témoignage au quotidien, à reçu, et a gardé cette transmission si précieuse donné par son cher grand'père, je suis plein d'admiration pour un tel témoignage !

 

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